D’où viennent les histoires ?

L’une des questions les plus embarrassantes pour un romancier est lorsqu’on lui demande où il va chercher tout ce qu’il raconte dans ses livres. Dans son essai intitulé « Ecriture », Stephen King note, évoquant quelques collègues écrivains qu’il a plaisir à retrouver : « Nous ne nous demandons jamais les uns aux autres où nous pêchons nos idées car nous savons que nous l’ignorons. »

écrire à Paris

© Tim

Bien sûr, il y a des carnets de notes, des journaux intimes, des fichiers d’ordinateur qui témoignent de l’ardeur avec laquelle le temps se dépose entre les lignes, et avec lui quelques ébauches d’histoires… Mais le moment où la première pièce du puzzle se met en place demeure souvent insaisissable.

Dans la postface à son roman « Des fleurs pour Algernon », Daniel Keyes raconte que, hanté par le personnage de Charlie Gordon qu’il avait pourtant créé des dizaines d’années auparavant, le seul moyen qu’il avait trouvé pour s’en débarrasser (sic) avait été de reconstituer la genèse de son histoire. Et pour cela de remonter le fil des souvenirs — les siens, et ceux liés à la création de son personnage. D’explorer les secrets de sa propre existence si intimement imbriquée avec celle de Charlie Gordon.

Explorer sa « cave d’écriture »

Rappelons de quoi il s’agit : Charlie est ce qu’on appelle « un idiot », un arriéré mental. Il suit des cours pour adultes handicapés et sa volonté d’apprendre, de devenir intelligent est si forte qu’elle le fait remarquer par un groupe de chercheurs désireux d’expérimenter sur un cobaye humain une opération qui a merveilleusement réussi sur une souris : Algernon.

L’expérience est un succès, Charlie à son tour devient intelligent. Mieux, il progresse au point de devenir un génie. Hélas, les gens qui l’entourent et l’appréciaient pour sa gentillesse et sa naïveté commencent dès lors à prendre leurs distances.

Raconter la suite serait cruel pour ceux qui n’ont pas encore lu cette formidable histoire. Mieux vaut revenir au jour où Daniel Keyes ressent le besoin de remonter le temps et d’explorer ce qu’il nomme « son débarras mental » ou encore « sa cave d’écriture ». Il y retrouve des jouets, des dessins et l’odeur du charbon. Et, par association d’idées, le souvenir de ses parents qui, n’ayant pas fait d’études, rêvaient de le voir devenir médecin.

« Pourtant, écrit-il, durant mon adolescence, j’ai découvert que plus je lisais, plus je m’instruisais, moins je parvenais à communiquer avec eux. Je les perdais — je glissais dans mon propre monde de livres et de récits. »

Qu’arriverait-il si ?…

C’est là que Charlie pointe le bout de son nez. « Ma première année à la NYU, l’université de New York, approchait de son terme, écrit encore D. Keyes, et je me suis dit : Mon éducation creuse un fossé entre moi et les gens que j’aime. » Et l’écrivain de s’interroger : Qu’arriverait-il si l’on pouvait améliorer artificiellement l’intelligence humaine ?

« Plus tard dans la journée, ajoute D.Keyes, la souris blanche est arrivée. » La conjonction de cette réflexion, l’éducation peut creuser un fossé entre les gens, avec l’idée d’un récit — Qu’arriverait-il si… ? — avait tout déclenché. Une histoire était née.

Il restait à l’écrire.

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1 commentaire

  1. J’adore ce billet (très bien écrit par ailleurs… et pas tant que par ailleurs que ça d’ailleurs !).
    Cet été, j’ai racheté « Des fleurs pour Algernon » ayant perdu dans mes déménagements successifs mon exemplaire. Le libraire (du village du livre de Cuisery) était absolument enthousiaste sur ce livre, lui aussi. Un livre culte et inculte.

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