La nouvelle, avec ou sans chute

On croit souvent, à tort, que la principale caractéristique de la nouvelle est une chute surprenante. Il existe une autre variété de nouvelle dont la chute reste en suspens, ou sans chute du tout. Les deux ne se construisent pas de la même façon : dès les premières lignes, la différence s’impose et s’affirme tout au long du récit.

saut

L’objectif de la nouvelle à chute est avant tout de raconter une histoire, de mettre en place des péripéties qui aboutiront à un dénouement surprenant signifiant la résolution, en bien ou en mal, de la « crise » que traversent les personnages. « J’ajoute encore qu’il a salué, Bonsoir la compagnie. Et puis qu’il a sauté.» (Annie Saumont, Moi, mon père 1). « Et c’est alors que l’autobus de six heures l’écrasa. » (Truman Capote, Tels des enfants, au jour de leur anniversaire 2).

Rien de tel avec la nouvelle-instant qui privilégie avant tout l’atmosphère et la suggestion. Il s’agit d’abord pour l’auteur de décrire un « instant » au sens large, un moment important ou un geste qui, sur un laps de temps très court, va amener le personnage à reconsidérer le sens de sa vie. La plupart du temps, la fin de la nouvelle n’a rien d’un dénouement au sens où elle ne « résoud » rien : la nouvelle se termine sur un mot, une phrase dans la continuité de l’instant. « Ils bavardèrent jusqu’au petit matin, quand monta la pâle lueur dans les fenêtres, et ils ne pensaient pas à s’en aller. » (Raymond Carver, Une petite douceur 3). « Le feu passa au vert et la voiture démarra aussitôt » (Hélène Lenoir, Les escarpins rouges 4).

Dans un cas comme dans l’autre, le mot-clé est : construction — qu’il s’agisse de préparer depuis le début la chute qui désarçonnera le lecteur, ou de l’immerger dans l’atmosphère d’un récit pour le mener jusqu’au bout de l’émotion. Les différentes phases du récit demandent un vrai travail que nombre d’auteurs considèrent comme un artisanat. Une nouvelle, ça doit être solidement construit et conçu pour durer, comme une maison, ou une voiture. Il faut aussi que ça soit beau à regarder… écrit Raymond Carver dans N’en faites pas une histoire 5. Et cela ne s’improvise pas.

1- Encore une belle journée, éditions Julliard ; 2- Monsieur Maléfique et autres nouvelles, éditions Gallimard ; 3- Débutants, éditions de l’Olivier ; 4- L’Entracte, éd. de Minuit ; 5- éditions de l’Olivier

Vous souhaitez acquérir les techniques de base de la nouvelle ou les approfondir ? Alice et les mots organise régulièrement des stages sur la nouvelle : cliquez ICI pour en savoir plus.

Publicités

4 commentaires

  1. Merci pour cet article.
    Cette confusion est en effet permanente et elle occulte de très grands auteurs – en l’occurrence mes préféré(e)s: Mansfield, Woolf…
    L’art de la chute, c’est bien (quand on le maîtrise!) mais considérer qu’une nouvelle ne vaut que par sa chute, c’est vraiment un contresens.

  2. Quel plaisir de partager dans cet atelier d’écriture …
    On écrit, on lit à haute voix, on ré-écrit…On découvre l’imaginaire des autres participants…
    Puis Martine intervient à la lecture de chaque texte, avec force et sans complaisance, mais toujours avec douceur et bonne humeur.
    Ces six séances sur la structure de la nouvelle ont définitivement renforcé mon plaisir d’écrire.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s